LE PERSIL
Le persil journal inédit, le persil est à la fois parole et silence; ce numéro double contient des textes de trente-neuf auteurs suisses qui ont abordé, chacun à sa manière, l’expression “On s’offre Paris”; cet exemplaire est gratuit.
La Maison des écrivains et de la littérature (Mel) est heureuse, soutenue en cela par Pro Helvetia, fondation suisse pour la culture, d’accueillir des écrivains suisses qui ont, par leurs textes, accepté de «s’offrir Paris». Cette idée est le fait de Marius Daniel Popescu, qui rêve en français, et qui, invité par la Mel à Paris l’année dernière pour dialoguer avec l’écrivain Kossi Efoui, a eu envie de cette aventure. Le Persil, son journal, était le meilleur vecteur pour porter ces textes d’auteurs jusqu’ici, à Paris, où certains d’entre eux les liront, à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration… Cette rencontre importante aura lieu le 29 mai, dans le cadre de la manifestation nationale A vous de lire!, créée par le Ministère de la culture.
Sylvie Gouttebaron
Directrice Maison des écrivains et de la littérature 67, Boulevard de Montmorency
Paris 16 mil
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On s’offre Paris
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La parole des autres
L’auteur suisse romand souffre de deux handicaps importants. Le premier est d’être de langue maternelle française; le second est de se trouver dans la proximité immédiate de la France.
Si nous parlions un sabir tel le basque, le ouïgour, l’une de ces merveilleuses langues agglutinantes, peut-être exercerions-nous un attrait sur notre grand voisin et non le dédain ou l’indifférence qu’il témoigne envers les sous-provinciaux que nous sommes: des
francophones qui n’ont pas même l’heur d’être d’anciens colonisés, c’est-à-dire d’avoir appris, souvent contraints et forcés, cette admirable langue qu’ils ont ensuite remodelée à leur manière avec tant d’invention. Entre le Canada et la France s’étend une vaste mer et une histoire assez riche en péripéties pour que cette dernière respecte les particularismes linguistiques de la première; Gaston Miron et Michel Tremblay ont été très à la mode en France dans les années 80.
Il n’empêche que je me souviens du scandale que souleva récemment dans la presse parisienne une biographie de Glenn Gould écrite en anglais, traduite en français par un Québécois et qui comptait encore à sa parution en France quelques malencontreux québécismes. Horreur! Les Français, qui s’expriment de plus en plus approximativement, deviennent les pires puritains dès qu’un «étranger» introduit ses idiomes barbares dans le cristal de leur langue. La Belgique, autre voisin francophone très souvent tourné en ridicule, a au moins le privilège de posséder une Académie Royale, ce qui impressionne un peu les Français qui, sous les couches de républicanisme, ont conservé pour la monarchie un certain vague à l’âme. Et puis la Belgique enfante tout de même plus de deux écrivains célèbres par siècle. Tandis que chez nous, tout se passe comme si le nombre des grands auteurs vivants reconnus était proportionnel aux kilomètres carrés du pays: on ne peut pas aller au-delà de deux sur une si petite surface géographique. A ce compte, on peut presque dire que la littérature romande n’existe pas.
Durant mon enfance déjà, puis mon adolescence, il n’était question que de Charles-Ferdinand Ramuz. J’entendais prononcer son nom presque tous les jours, il était impossible d’admirer le paysage lémanique ou valaisan, les vignobles, le lac, les montagnes et ses rudes paysans sans songer à lui et imaginer qu’il en portait la paternité divine. C’était assez agaçant et laissant Jean-Luc à sa persécution, je me suis plongé dans la lecture de Dostoïevski. J’avais entre treize et quatorze ans et aucune velléité de devenir écrivain.
Puis, après une génération de lettrés romands confits en dévotion pour les belles-lettres et qui manifestaient pour certains écrivains français une exaltation de néophytes aussi patente qu’un aveu d’infériorité – ce qui flatta nos voisins et les conforta dans leur suffisance ancestrale –, apparut soudain le deuxième héraut des lettres romandes. Le plus grand auteur de la seconde moitié du vingtième siècle (comme il n’hésitait pas à le proclamer lui-même) était né dans le canton de Vaud. Quatre décennies plus tard, sa mort tragique en plein exercice de ses fonctions littéraires, vient de bouleverser notre petit pays, d’emplir les pages des journaux et de démontrer combien désormais la littérature romande se trouve proche du néant. Je crois que même la disparition de Borges ne suscita pas une telle débauche d’oraisons funèbres et d’honneurs. On aurait dit que la Romandie médiatique toute entière se cramponnait à son unique «grand homme» et ne voulait plus lâcher le morceau. Le nouveau génie ne supplantait pas Ramuz, qui reste à mon sens supérieur à lui, mais il le perpétuait dans son rôle de Grand Régionaliste. En tant que francophone, on est toléré par la France dès lors qu’on devient l’effigie de son pays d’origine où l’on est revenu après s’être imprégné des richesses parisiennes.
Et pourtant, la devise du Vampire de Ropraz ne fut jamais «pour vivre heureux, vivons cachés» . Ni même celle-ci qui pourtant lui convient: «mieux vaut être premier dans son village que second à Rome». Hormis le talent, il possédait au plus haut point ce qui manque à la plupart des auteurs suisses romands: l’art de la provocation, le culte de lui-même et une fringale universelle de reconnaissance. Le carriérisme, l’ambition et la ruse ne retirent rien aux réelles qualités d’un artiste; à Paris, cette heureuse composition est soeur de l’intelligence, de la hardiesse et de la malice. Sauf par erreur, le talent le plus avéré ne parvient à rien sans elle. C’est pourquoi il y aurait une leçon à tirer de ce «comportement exemplaire»: il éclaire de biais la pénombre où se tapit l’identité culturelle ambiguë qui régit l’esprit et la mentalité de notre petit pays.
Le Suisse romand est humble, modeste et discret. Les grandes gueules n’ont pas droit de cité dans le pays; vanter ses propres mérites est impudique et de mauvais goût; le vers d’Alfred de Vigny dans la Mort du loup «… Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse» convient assez bien à une mentalité souvent frustrée par une maladresse d’expression. On nous apprend à lire et à écrire, pas à parler. Abattus par ces lieux communs que l’éducation protestante calviniste nous instille insidieusement depuis plus de quatre siècles et qui, hélas, correspondent à une indéniable réalité culturelle, nous fuyons dans l’introspection puis glissons tout naturellement dans une culpabilité civilisée, vague, à peine dicible ou une neurasthénie paludéenne. Le maître d’œuvre incontesté de cette tendance est Amiel; son contraire Charles-Albert Cingria. En sorte que le public romand va chercher ailleurs le bruit et la fureur dont il a besoin tandis que pour se défouler, les auteurs appartenant aux différentes factions (j’ai quitté la Suisse depuis trop longtemps pour préciser lesquelles) s’insultent puis s’embrassent au gré des vents à propos d’arguties idéologiques et passionnelles alambiquées, se combattent et se réconcilient avec une régularité d’horloger. Pour les folliculaires français, qui ne comprennent rien aux Suisses ni à la Suisse, nous sommes sombres, lourds, ennuyeux. De temps à autre, il arrive que notre voisin manifeste pour l’un ou l’autre d’entre nous un engouement littéraire que nous ne savons cultiver. Si l’on comptait pendant une année les ouvrages romanesques suisses romands critiqués dans le Monde des Livres, les doigts d’une main suffiraient. C’est qu’en littérature, la seule appellation «auteur suisse romand» qui, une trentaine d’années plus tôt, au temps du cinéma de Tanner, de Sutter, de Godard, excitait encore la curiosité des amateurs provoque aujourd’hui un bâillement hippopotamesque ou un sourire sarcastique. Il suffit de porter pendant quelques années en France cette appellation et de n’être un écrivain pas trop mauvais pour voir s’abaisser inéluctablement sur notre existence déjà précaire le voile d’une insidieuse occultation. C’est pourquoi je suggérerais aux jeunes auteurs romands qui publient leur premier livre chez un éditeur français d’affirmer qu’ils viennent de Clamecy ou de Carcassonne plutôt que de Lausanne ou de Fribourg.
Les mandarins français sont orgueilleux, arrogants, hautains et hégémonistes. Ils sont centralistes jusque dans la culotte: hors de Paris point de salut. Versailles et autres monuments ne sont plus que des musées, ils clament aux touristes incultes du monde entier la Grandeur de la France mais avec des modalités différentes, la Cour reste bien vivante. Elle s’est transportée tout d’abord dans les salons littéraires, puis dans les cafés célèbres pour finir dans les réseaux médiatiques de toute espèce. Là se trament les mêmes combines nauséabondes que dans les salons de Louis XV, où l’on se torchait le cul avec les rideaux. On ne peut pas, on n’a jamais pu – sauf par accident – réussir à Paris dans n’importe quel domaine sans être un tant soit peu courtisan. Or, à l’exception de quelques-uns, les auteurs romands n’apprécient pas et ne comprennent rien au protocole compliqué de la Cour; il n’appartient ni à leur histoire ni à leur éducation. Comme tout le monde, le Suisse romand sait cirer les bottes mais il ne sait pas courtiser. Pour qui considère qu’aimer être courtisé ou aimer courtiser équivaut à un art, nous passons pour des rustres. Et pourtant: un auteur suisse romand qui, dans le monde littéraire, joue le jeu de la Cour et s’abandonne aux courbettes étudiées est presque toujours ridicule.
La Suisse n’a misé ni sur la culture ni sur les arts; elle a préféré à juste titre les valeurs matérielles plus sûres pour lesquelles elle était mieux faite. Le monde entier le sait et c’est souvent un sujet de moquerie, nous excellons dans la fabrication du chocolat, dans l’industrie pharmaceutique, dans l’horlogerie de luxe (il paraît que nous fabriquons des coucous constellés de pierres précieuses pour les émirs), autrefois dans la banque et beaucoup dans le compromis. Le seul avantage que la littérature puisse tirer de cet état de fait, et pour peu qu’un peuple se sente responsable de son Histoire, réside en la culpabilité qu’il peut éveiller dans la conscience douloureuse des écrivains.
Mais pour l’heure, nous attendons la venue des deux prochains grands écrivains romands de ce vingt-et-unième siècle. Deux seulement, ce n’est pas trop demander. J’espère que nous saurons les flairer car il ne faut pas compter sur la perspicacité et la bonne foi des lettrés français pour nous les signaler: la Suisse n’a pas d’odeur.
Claude Delarue
Né à Genève en 1944. Vit à Paris. Auteur de nombreux romans, récits et recueils de nouvelles. Dernier livre paru: Le Bel Obèse, roman, Paris, Fayard, 2008.
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Les années cinquante
La concierge ouvrit la porte portant le numéro 229 et m’invita à entrer. En signe de bienvenue un vrombissement montait du puits sonore du Boulevard Raspail, faisant vibrer l’air sans fléchissement. «Question d’habitude», commenta la concierge. Deux matelas nus,
tendus de toile rayée, étaient adossés à la paroi et deux tables, nues également, étaient placées devant la fenêtre. La concierge tira un papier de sa poche: «J’apporte les chaises demain et la Maison des Etudiantes vous donne une semaine pour acheter…» Elle tint ses lunettes pliées devant ses yeux et lut: «Une toile cirée pour la table, un couvre-lit, une lampe de chevet et – la France est aussi propre que la Suisse – une balayette et une ramassoire.» Est-ce que j’avais pensé à apporter des draps et une couette? Sinon, je trouverais les deux au Monoprix, «tout droit en direction de Montparnasse et la deuxième à gauche.» Et du chocolat suisse, est-ce que j’en avais, dans ma valise? Pas pour elle, jamais de la vie: deux ulcères à l’estomac, supportables grâce aux pilules Rotter, délivrées sans ordonnance en Suisse, n’est-ce pas, mais on vit à Paris. La concierge fourragea des deux mains dans ses cheveux teints en blond et sourit pour la première fois: «Nous nous sommes bien comprises, ma petite? Je tolère que vous sortiez trois fois par semaine jusqu’à 2h du matin et vous me commandez deux emballages de 500, et voilà, c’est à prendre ou à laisser.» Elle se tourna vers le placard encastré dans le mur du fond. «Libérez la partie droite, aucune n’a de clé, mais celle de gauche appartient à votre voisine de chambre, elle vient de Grenoble , deuxième année de chimie. A demain, ma petite, Rotter avec deux t!»
La rumeur de la circulation grondait toujours. Sur le toit de la maison d’en face, une rangée de cheminées courtes et rouillées s’étirait dans le ciel pluvieux, comme des porte-bouquets pour le cinquantième anniversaire de maman: une mer de roses sur les toits de Paris.
Berne, le 3 octobre 1957
Chère Mirli,
Quand je suis revenue de la gare et que j’ai trouvé l’appartement si tranquille et si étrangement rangé, les larmes me sont montées aux yeux. Allez enfants de la patrie, dans quelques mois, nous arriverons. Ce matin, à 9 heures moins le quart, j’ai laissé tomber le ménage et c’est parti. La première leçon de «Polissez votre français» s’intitulait «Un voyage à Paris». Je me sentais comme Socrate: Je sais que je ne sais rien. Pour papa, c’est pire. Mais Fräulein Landolt est pleine d’espoir pour nous deux. J’aimerais simplement ne pas devoir expliquer à l’hôtel: «Pardon, je viens de Bärn et ne comprends pas français». Et papa qui dirait: «Moi aussi pas». Mais passons. Sais-tu combien c’est difficile d’appeler sienne une fille qui se gorge de sagesse à la Sorbonne?
Berne, le 12 décembre 1957
Chère Mirjam,
C’est chaque fois une joie pour nous de lire combien tu te sens bien à Paris, que tu vas au théâtre, malgré l’Uni, et que tu arpentes la ville avec des amis; c’est beau de laisser agir sur soi le charme d’une ancienne culture. Ce ne serait pas possible ailleurs ni autant qu’à Paris, «la ville la plus brillante et la plus riche sur la terre», comme c’était écrit dans mon vieux livre de géographie. Je t’envie de visiter à ta fantaisie tous les musées, les bibliothèques, et j’aimerais tant pouvoir t’accompagner aux lieux chargés d’histoire qui rappellent les époques les plus brillantes de la France (Napoléon). Tu ris, évidemment, que dès notre arrivée, je veuille immédiatement aller aux Invalides. Tu sais que je n’ai jamais eu la possibilité de voyager. Si Napoléon avait battu les Russes, une Europe unie serait née et ma génération n’aurait pas vécu deux guerres…
Berne, le 24 février 1958 Chère Mirli,
Juste une question pratique: Si nous venons vraiment, nous devons nous procurer une valise qui deviendra probablement la tien-ne, on connaît le jeu. (Leçon 5!) Il existe des valises en tissu de voile, celles qu’on appelle «valises pour avion», légères et assez extensibles parce que sans panneaux durs. Est-ce que j’en achète une, vert foncé ou cognac?
Berne, le 15 mars 1958
Ma chère enfant,
Madame la maman parle maintenant français en rêve, avec un bon accent, à ce qu’il me semble. Rotter avec deux t, elle s’est déjà envolée pour Paris, intérieurement. Son vieux jars doit maintenant se mettre à cacarder lui aussi, s’il veut voler avec elle. Je te prie instamment: sois s’il te plaît à la Gare de l’Est, le 23 mars, à 21h19 précises. Après la leçon 6, nous savons seulement dire couramment: «Parlez-vous français, Monsieur?» Et que va-t-il se passer si nous comprenons de travers la réponse?
Dans la cohue des voyageurs, je ne les vis pas tout de suite. Puis j’aperçus papa appuyé à un pilier, sa valise verte à ses pieds, il tapotait la joue de maman qui s’épongeait le front. J’agitai les bras, j’appelai. Lorsqu’ils me remarquèrent, ils se mirent en marche, main dans la main. Ils souriaient, pleins de bonne volonté désarmante…
Traduit de l’allemand par Diane Gilliard
Maja Beutler
Née en 1936 à Berne. Vit à Berne. Auteure de romans, prose, théâtre, pièces radiophoniques, chroniques. Dernière publication: Schwarzer Schnee, Erzählungen & Das Album der Signora, Zyglogge, Oberhofen am Thunersee 2009. En français: Les faux-parleurs, roman, trad. Anne-Lise Moser-Ammann, Ed. de l’Aire, Lausanne 1990.
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Voyage entêté au centre de soi
«Les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus»
[Marcel Proust, cité par Jean Roudaut dans «C’est bientôt jour», in Adieu à Adrien Pasquali, Editions Zoé, 2000. Le titre de ce texte reprend une phrase de Jean Roudaut dans ce même texte (p.24)]
Inventons une date. 2 septembre 1981. Dernier voyage, dernière étape d’un déménagement fragmenté. La 4L blanche est bourrée de cartons de bananes. La vaisselle tintinnabule sans se briser. Ligoté à l’avant, je regarde anxieux le jour percer sous mes pieds, la route défiler à travers la carcasse rouillée qui n’en finit pas de se désagréger dans un lent dernier soupir, et comme une craie, de crisser âprement sur le tableau noir de nos vies bouleversées. Dernier voyage avant la casse. On ne se retournera plus. Paris brûle dans nos souvenirs douloureux. Tabula rasa. Adieu pains au chocolat et aux raisins des quatre heures, bienvenue aux cafés complets d’une Helvétie inconnue – avec Genève pour capitale! Pour rendre ce retour totalement improbable, le sort va s’acharner sur les cousins qui nous hébergeaient aux dernières heures de notre séjour parisien. Attaque de leur bijouterie quelques jours après notre départ. Balle entre les deux yeux. Elle tomba sans comprendre. On ne se retournera plus. Derniers liens, derniers refuges assassinés brutalem ent.
Longtemps, Paris demeurera le paradis perdu d’une enfance abandonnée inopinément sur le seuil de sa mort lente. A l’orée de l’adolescence, j’avais douze ans, Paris était ma ville. Elle devint subitement, et pour dix ans au moins, le mirage fantomatique d’une ancienne vie, troublée par un ultime tragédie.
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Chaque fois que je quitte Paris, j’ai l’impression de revivre les sensations de cet exil double: départ d’une enveloppe familière, abandon des territoires de l’enfance. Soulagement et nostalgie immédiate. Y revenir sonne en revanche comme le retour d’un Ulysse réorienté dans sa patrie, manière de reconstituer les parties manquantes, de me rassembler tout entier. De me réconcilier – ce que tout voyage en soi me permet.
L’approche ferroviaire se fait en tenaille. J’alterne les trajets, j’encercle la capitale. Gare de Lyon, Gare de l’Est. Je reconquiers ma ville en démultipliant les trajets, je m’approprie son territoire en la sillonnant de long en large. Et je marche longtemps, je musarde, je marche au lieu de monter dans un bus, dans le froid ou la chaleur, et parfois sans but véritable, en m’abandonnant à la surprise d’une découverte. Je ne cesse d’explorer, et en deux ou trois jours, en dix ans, je trace d’interminables diagonales d’un bord à l’autre des frontières de la Cité, triangulant par-dessus et par-dessous la Seine, embrassant la totalité pour ne pas la laisser s’échapper une nouvelle fois.
J’ai rarement été accompagné. Toujours fait le voyage en solitaire. Seule la silhouette familière de Jacques Chessex hantait parfois le quai matinal du TGV à Lausanne. Echangions deux mots avant de monter dans nos compartiments respectifs. Avant de nous retrouver dans le même bus 67 à destination de Saint-Germain-des-Prés. Anonymes qui regardaient passer ensemble Austerlitz, le Jardin des plantes, et les longs bâtiments austères de Jussieu. Ce soir encore, à la Gare de l’Est, j’ai vu son ombre surgir dans le froid glacial du quai numéro 5. Revenait me dire que le voyage ne finit jamais.
A Paris, mes amis me surnomment «l’Helvète». A Fribourg, il arrive encore qu’un archéologue farceur relève dans mes intonations des traces minuscules de mon accent parisien. Entre-deux. Avec des restes d’étrangeté des deux côtés du voyage. Mais quelleque soit la direction, je rentre toujours chez moi.
J’apporte de l’eau au moulin de mon helvétisme en offrant des chocolats aux amis parisiens qui m’accueillent, et en haussant les épaules quand par jeu ou ignorance, ils énoncent des clichés helvétiques éculés. Jeu amical et lutte de mots. Mais j’accepte volontiers ce surnom amical qui me donne l’impression à Paris, d’être un peu plus Suisse que je ne le suis chez moi. Leur paradis fantasmé est suisse, le mien je ne sais plus trop, se situe quelque part dans le mouvement répété de mes allers-retours. J’y suis, j’y suis pas, j’y serais trop que cela ne serait pas vivable, je n’y serais plus qu’il me manquerait quelque chose.
Au fil des années, depuis le moment où j’ai commencé régulièrement ce mouvement de retour éphémère vers Paris, une topographie se dessine en fonction de mes amitiés, de quelques rencontres récurrentes, et des lieux restreints dans lesquels j’aime revenir. Noms de rues, de stations de métro, ou d’institutions, je classe les lieux en deux catégories: les lieux d’enfance (les arrêts Volontaire et la rue du même nom dont l’odeur particulière me monte à la gorge et me procure une émotion indéfinissable, comme l’odeur même du métro qui s’élève à travers les grilles d’aération, le parvis de Notre-Dame-des-Champs, les volumes rectangulaires de Montparnasse, le 40 de la rue Blomet et la petite boulangerie au feu de bois dans une rue perpendiculaire, le collège Stanislas, la Place d’Italie, tel square et le jardin du Luxembourg), et en seconde catégorie, les lieux du nouveau Paris que je me suis réinventé depuis une dizaine d’années (dont les rues du Bac, de Naples, de Clichy, la rue Jacob, Maubert-Mutualité, la Montagne Sainte-Geneviève, l’Institut du Monde Arabe, le cabinet de curiosités de Deyrolles, le bistrot de l’Université, la rue Cambronne, la place St-Sulpice, le petit café de la Mosquée de Paris, le Mémorial de la Shoah, le Wepler, la rue des Francs-bourgeois, le Centre Culturel Suisse et Muji, le théâtre des Bouffes du Nord, Belleville, la BNF, de nombreux musées et quelques rares hôtels attachants comme celui de la rue Maître Albert et l’hôtel «l’Hôtel» où résidaient Oscar Wilde et Jorge Luis Borges).
Les librairies (Tschann, Corti, la Hune, Shakespeare & Cie, L’Ecume des pages, Compagnie, Les Cahiers de Colette, Gallimard Clichy et Raspail, Mona Lisa, l’Arbre à Lettres), si on les reliait, formeraient un réseau restreint et complémentaire qui affinerait la définition de mon territoire; tout comme les livres que j’ai ramenés, de ces librairies et dans lesquels sont inscrits nom, date, et lieu; aussi, la bibliothèque engoncée dans mes caves fribourgeoises comprend elle-même une série de territoires invisibles, d’itinéraires secrets, témoins de passages résiduels dans les lieux d’acquisition de mes livres. Sans compter quelques restaurants (comme le petit bistrot près de la gare Saint-Lazare où rien n’a changé depuis 1940) et des cafés trop nombreux pour les citer, autant de lieux où j’ai mes habitudes selon les amis qui les fréquentent, et avec qui j’aime me retrouver. Par-dessus cette trame littéraire qui comprendrait également les éditeurs qu’il m’arrive de visiter, il me faudrait nommer les réseaux d’amitié qui constituent les liens invisibles d’une topographie plus sensible que physique, d’un réseau de pensées et de rencontres qui, en de rares occasions, lorsque j’incite les amis parisiens à enfin se rencontrer, alors qu’ils habitent à deux pas les uns des autres, s’entrecroisent ou se superposent. Je dis «réseau», mais je n’aime pas trop ce mot si parisien qui sous-entend un quelconque profit, de donnés-rendus, de petits services accordés en échange d’un avantage substantiel. Cercle ne conviendrait pas non plus car il supposerait un groupe précis et régulier, qui se réunit à date fixe, et peut-être à effectif invariable dans un lieu clairement identifié (c’est arrivé en quelques occasions avec celui des Fins Gourmets). Alors que faudrait-il pour désigner ces univers de relations qui parfois s’ignorent mais qui m’aident à me retrouver? Sans ces repères, cette ville ne serait-elle pas qu’un paradis perdu, ou uniquement un paradis perdu, ou pis que cela, la forme touristique d’un ancien rêve? Pourrais-je concevoir ces repères comme des niveaux de perception différents, les strates sensibles d’un univers personnel de relations sans contraintes ni attentes? Dans l’idéal. Vu de loin, cet ensemble d’apparitions et de disparitions constitue une sorte de magma fluctuant qui tend peu à peu à se restreindre et se stabiliser. Même si, en même temps, s’ouvrent en permanence sous, les strates connues et rassurantes de quelques lieux privilégiés, les possibilités quasi infinies d’autres voisinages. Combien de fois ais-je été surpris de trouver, à deux pas d’une adresse connue, un lieu que j’ignorais? Combien de fois ai-je découvert, dans tel immeuble que j’ai l’habitude de fréquenter, une personne que je visite pour la première fois, ou la trace d’un passage ancien?
Une ville peut exister dans notre esprit à travers un seul lieu. Telle ville peut se réduire à une chambre d’hôtel, à une gare. Aux seuls espaces que l’on aura fréquentés – et régulièrement. Après tout, ce n’est pas avec la ville de Paris que j’entretiens une relation particulière. C’est de moins en moins l’idée floue et abstraite de Paris qui s’élabore, mais plutôt le territoire limité que j’ai dessiné à force de répétitions et d’habitudes, de conquêtes lentes et amicales. Un Paris ressassé dont on devinerait l’ampleur si l’on superposait mes trajets, à pied ou en métro, si l’on pouvait compter le nombre de fois où je suis passé là, où j’ai dormi, où j’ai parlé, où j’ai rencontré, si l’on dénombrait les afflux de passage et de présence qui ont habité un lieu, qui ont fait vivre une relation. Un Paris personnalisé et précisé au fil des années, et derrière lequel il y aura toujours un fond de nostalgie passée, de nostalgie future. Car à mesure que mon Paris se précise, ses fondations tremblent, des pans entiers disparaissent, s’oublient. Et les amitiés qui en sont l’origine menacent de s’estom-per peu à peu dans le mouvement de répétition et de resserrement qu’implique l’amitié véritable. Quand une telle chose arrive, on migre d’un univers à portée de main, contenant toutes les possibilités (dont on aurait pu ne rien faire), vers la région floue de nos affections sincères, de nos constructions lentement élaborées, et qui à mesure que le temps passe, auront quelque chose d’unique et de définitif.
Vu ainsi, le paradis perdu qui s’était doublé d’une refondation et d’une reconquête des lieux d’enfance, deviendra un jour le paradis perdu des vieilles amitiés disparues, et de celles qui peu à peu, se seront résumées à l’essentiel. On pourra dire que le territoire de Paris aura été l’un des cœurs palpitants d’une vie, et seuls les livres et la correspondance de ceux qui auront contribué à l’édifier par leur présence, à l’élaborer, pourront encore en témoigner.
Entre Paris et Fribourg, 22-30 janvier 2010,
David Collin
Né en 1968 à Annecy-le-Vieux. Vit à Fribourg. Auteur d’un roman, Train fantôme, paru à Paris, aux Editions du Seuil, en 2007.
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Extrait d’un lexique parisien
il y a quelques jours j’ai rencontré le mot «ahuri» sur le boulevard beaumarchais. non pas, comme cela aurait dû être le cas, à la une d’un quotidien, mais en chair et en os sous les traits d’un japo-nais de 13 ans environ, accompagné par sa mère. à peine sorti de l’abattis des motos parquées au bord de la chaussée, les cheveux
dressés sur la tête, les yeux grands ouverts, il avait l’air d’avoir été transporté là par un typhon, peut-être à cause d’un malentendu, et se demandait à présent s’il était encore en vie. visiblement incapable de comprendre ce qui lui arrivait avec les moyens dont il disposait dans la soudaineté de son malheur, il ne lui restait qu’à attendre. non pas sa mère, qui se trouvait encore sur le trottoir, de l’autre côté des susukis et des kawasakis lui barrant le chemin, et qui ne savait comment s’y prendre pour rejoindre son fils. ni le moment où dans le flot des voitures s’ouvrirait une brèche par laquelle se réfugier de l’autre côté de la route. il me semblait au contraire qu’il attendait quelque chose venant de plus haut qui remettrait en mouvement le cours de la vie en l’y inscrivant à nouveau, peut-être quelque chose comme ces nuages bas et menaçants, chargés de grêle, qui passent dans le ciel et s’éloignent aussitôt à l’instant même où j’écris pour essayer de trouver un exemple, non sans avoir propulsé auparavant quelques grêlons par la cheminée, et qui fondent à présent dans mon salon et entachent le sol de suie. les orages purificateurs ont un prix. le garçon ne s’en tirerait pas non plus indemne, s’il devait tout de même s’en tirer une fois encore; après une telle pluie diluvienne, ses cheveux ne se dresseraient plus sur la tête, mais s’agglutineraient en mèches collantes sur son visage. il n’aurait plus l’air d’une frayeur respectable, mais d’une misère détrempée. on penserait forcément qu’il serait en larmes, lorsque enfin, après avoir reculé de quelques pas, il se serait abrité sous le premier arbre venu, et que les gouttes courraient sur ses joues en y laissant leurs traces sales.
mais le garçon n’a nullement été touché par la grêle tant qu’il était à portée de ma vue. il a donc été pour moi et demeurera le mot «ahuri» en personne, peint à grands traits cunéiformes partant de sa tête dans toutes les directions. c’est exactement comme cela qu’il s’est gravé en moi – un signe indéchiffrable – sur le fond coloré et animé du boulevard; ahuri ou, comme dit le dictionnaire, surpris et déconcerté au point de paraître stupide. le lendemain, il était parti. de son propre chef, je suppose. s’il avait fallu l’arracher de force à sa transe et le transporter, statufié peut-être, dans un musée ou, devenu fou, à l’hôpital, le pharmacien chez qui j’ai acheté une brosse à dents alors que je me rendais au kiosque l’aurait su. avec cela, j’en étais arrivé à la lettre b: la bastille. elle forme le centre d’une étoile. les autos qui arrivent sur la place par les rues qui convergent vers elle et qui tournent autour ont l’air d’être envoûtées. pour toujours? j’ai beau être souvent en poste au café des phares, je n’ai encore jamais constaté que l’une d’elles soit effectivement
incapable de se soustraire à son attrait quasi cosmique.mais un jour cela finira immanquablement par arriver. on peut être sûr qu’à paris, des forces sont à l’œuvre avec lesquelles on n’a jamais compté. comment sinon serait-il possible que non seulement la seine, mais aussi le flot des voitures continue à couler, et que la neige y soit encore blanche? c comme cirque d’hiver, tiens. j’y ai vu une fois un clown qui n’arrêtait pas de dire kaputt, kaputt!
Traduit de l’allemand par Ursula Gaillard
Eleonore Frey
Née en 1939 à Frauenfeld, Suisse, Vit à Zurich. Auteure de prose, piècesradiophoniques, traductions. Dernière publication: Muster aus Hans. Ein Bericht, Droschl, Graz, Wien 2009. En français: Nina, trad. Anne Lavanchy,OSL, Zurich 2009
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Un homme cherche un fleuve
Un homme avait une longue liste de fleuves dans le tiroir de sa table de nuit. Chaque nuit avant de s’endormir l’homme ouvrait le tiroir de la table de nuit, sortait la liste, la parcourait du doigt, s’arrêtait à n’importe quel endroit, pour rêver ensuite de ce fleuve.
L’homme entendit crier un enfant. Il alla vers cet enfant et dit: «mon enfant. Si plus tard tu étudies, s’il te plaît sois conscient de la beauté du bâtiment de l’université et ne va pas la dénigrer, pour dire ensuite sur tous les tons à la fin de tes études combien le bâtiment de l’université était beau!»
L’enfant arrêta de crier et l’homme poursuivit son chemin en se fiant à son cinquième oeil.
Bientôt l’homme se trouva effectivement au bord d’un fleuve. Il ne savait pas s’il s’agissait du fleuve qu’il avait choisi sur la liste du tiroir de sa table de nuit.
L’homme pataugea dans l’eau et nagea contre le courant.
L’homme sortit épuisé du fleuve. Un orage se levait à l’horizon. L’homme n’interrompit pas sa recherche du fleuve de la liste du tiroir de sa table de nuit. Il monta dans une auto et fonça quatre fois en haut et en bas d’un chemin de gravier cahoteux pour soulever des tourbillons de poussière. L’homme voulait empêcher que d’autres hommes cherchent le même fleuve que lui.
L’homme sortit de l’auto, retourna près du fleuve et but deux litres d’eau. Puis l’homme revint à la voiture et pissa sur l’aile arrière droite.
Ensuite l’homme retourna sur la rive du fleuve et mangea un oeuf dur. L’homme vit les morceaux de coquilles d’oeuf qui jonchaient le sol. Il essaya d’interpréter le motif. Il chercha en tâtant dans son pantalon un autre oeuf cuit et le mangea aussi.
L’homme roula plus loin avec l’auto, vit deux pêcheurs, descendit et demanda aux pêcheurs le nom du fleuve.
Les pêcheurs haussèrent les épaules. L’homme revint à son auto et alla chercher une pâtisserie en forme de poire fourrée à la vanille et la tendit aux pêcheurs. L’homme répéta la question sur le
nom du fleuve. Les pêcheurs haussèrent de nouveau simplement les épaules.
L’homme commença à frapper un des pêcheurs. Après la bagarre avec les deux pêcheurs, l’homme avait un oeil vert, une oreille repliée et il lui manquait aussi une touffe de cheveux.
L’homme ne savait toujours pas s’il se trouvait au bord du fleuve de la liste du tiroir de sa table de nuit, ou pas. L’homme monta à nouveau dans la voiture et continua à rouler. Il vit une femme avec deux enfants et descendit. Un des deux enfants avait un catalogue de Hornbach. L’un des enfants enleva le catalogue de Hornbach à l’autre et le tendit à l’homme.
L’enfant qui s’était fait enlever le catalogue se précipita sur l’homme et lui colla une série de gifles bien dosées.
L’enfant qui s’était fait enlever le catalogue renversa l’homme, s’assit sur son ventre et appuya son genou sur l’aine. A ce moment l’homme en eut marre et il se réveilla.
Il ouvrit le tiroir de sa table de nuit, prit la liste et biffa le nom «Seine». Il écrivit le texte suivant à côté du nom du fleuve biffé:
«Dès maintenant je chercherai seulement ce que je veux. Je n’ai jamais voulu commander un pastis pour trinquer à je ne sais quelle fine plaisanterie».
L’homme se leva, il avait les joues rouges, il mit son index à moitié dans sa bouche.
L’homme riait et du feu brillait dans ses yeux.
Traduit de l’allemand par Noëlle Revaz et Michael Stauffer
Michael Stauffer
Né en 1972 à Winterthur, Suisse. Vit à Bienne, Frauenfeld et en Europe. Auteur de prose, théâtre, pièces radiophoniques, CDs. Dernière publication: Kleine Menschen, Menschenversand, Luzern, 2010.
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Je t’aime, moi non plus
Paris ne m’a jamais fait rêver. Plutôt l’Irlande, à vingt ans. Et New York, à trente. Puis le Japon, voici cinq ans. Et l’Ethiopie, maintenant. Là où une autre langue permet de se sentir autre. Loin du français. Bien plus agréable, la sensation de se sentir étranger, sans repères familiers. La tour Eiffel ? Glaciale. Arthritique. Les gens? Persuadés d’avoir raison. Les WC? Sales. L’Académie? Un bocal de vieux cornichons. Quarante sirènes moustachues à la queue verte.
Mais j’ai rêvé de Paris. A m’abîmer les yeux sur des plans minuscules, des heures, sur ces fameux arrondissements déroulés en escargot. Sur les noms de rues à faire battre le cœur, rue de l’Arbre-Sec, rue de la Bienfaisance, rue Croulebarbe, arènes de Lutèce, chemin Vert, boulevard des Filles-du-Calvaire, rue Camulogène, allée des rouillards, cour de la Grâce-de-Dieu, rue des Cinq-Diamants, galerie du Caire, rue de la Lune, rue Gît-le-Cœur, passage du Désir. Oui, surtout les passages. Les pointillés invisibles. Rêvé sur des lignes de métro que je n’emprunterais jamais, divisant
la capitale en petits carrés que je presserais comme des quartiers d’orange. Et sur la moindre carte postale en noir et blanc, avec beaucoup d’escaliers, beaucoup de réverbères, beaucoup de pavés mouillés, beaucoup d’arbres, mais sans trop de feuillages, car les arbres parisiens ne frémissent qu’au printemps ou à l’automne, des cartes sans personne, pour mieux imaginer qui peut bien monter, ou laisser son ombre, tout en bas des marches. Quoi de plus parisien que le blanc et le noir? Les rires et les adieux? A proximité du Théâtre de la Ville (ex Sarah Bernhardt), court la petite rue de la Vieille Lanterne, aujourd’hui disparue, où se pendit Gérard de Nerval, en laissant un message: Ne m’attendez pas. La nuit sera noire et blanche.
Oui, beaucoup rêvé. A distance. Je t’aime, moi non plus. Car la simple idée d’arriver à Paris me faisait peur. Ces murs pleins de tags et ces agendas pleins de courants d’air. Je préférais le voyage en soi, pas le départ ni l’arrivée, mais la multitude de points et d’épisodes, quand deux ingénieurs du plastique, face à face, se réjouissaient de leur nouveau plancher d’hélicoptère, où lorsque soudain, en pleine campagne, le train s’arrêtait à hauteur d’une maison où une femme, surprise d’exister, levait les yeux sur moi.
Puis vint le temps des missions commandées, et souvent détournées. Chez Nougaro, allée des Brouillards, pour parler de rosiers. Chez Brétécher, pas très loin. Rue de la Bienfaisance, chez la Néfertiti du Huitième, la vicomtesse de Ribes, tout de rouge vêtue, entre le rouge Hermès et le sang de bœuf chinois, montée sur des jambes de danseuse qui paraissaient commencer sous son cou, traverser un salon bleu pour s’installer, repliée, sur un canapé recouvert de léopard. Chez Chanel, pour Inès, avatar de la méchante et calligraphique Coco. A l’Académie, pour assister à un discours de réception et, encore, intercepter les histoires dans le français dit soutenu, implacable.
-Je vous avais bien dit qu’il fallait que je m’en aille, dit une épouse dans les bras de son amant.
-Que je m’en allasse, rectifia le mari.
-Je suis surprise, dit Madame Littré, dans la situation inverse, elle.
-Non Madame, répondit son époux en se rajustant, vous êtes étonnée, c’est moi qui suis surpris.
Mais Paris, malgré les casques à plumes des gardes et les roulements de tambour, ne me faisait toujours pas rêver. Seul le petit «ting», très zen, pour inviter l’assistance à se lever dès l’apparition des grands sauriens, me faisait tressaillir. Moins que les yeux scintillants de Mathilde de la Mole, dans Le Rouge et le Noir. Moins e que la boue, dans les rues du XVIII , exigeant des socques de bois pour affronter la merde et contourner les immondices.
Je rêvais de ceux qui ne se conformaient pas, qui aimaient la solitude et le silence au cœur de la très grande ville. L’incapacité de satisfaire le goût général du public était la garantie qui vous faisait admettre chez elle, dit George Moore en parlant d’une certaine Ninon qui tenait table ouverte à Paris. George Moore? Un Irlandais, de ceux qui ont le mieux aimé Paris. Tout ce qu’il en disait me plaisait: preuve, encore, que les choses n’existent pas par elles-mêmes, mais par l’œil qui voit et l’oreille qui entend. Je dressais la cartographie des esprits libres, des poches de résistance contre les magazines criards où des roquets clament leur importance. Contre les mythes obligatoires et les admirations balisées, sur fond de ratonnades et de castagnes, à huis clos, juste en-dessous des devises gravées dans le marbre. J’aimais les conteurs, leur disponibilité, ceux qu’intéressaient davantage les liaisons, les étages, que les cloisons.
Les chercheurs, ravis de tirer trois lignes de cinq cents fiches, autant que les sensuels, qui ont besoin de cinq cents lignes pour résumer un seul fiasco.
Dans ces années-là, j’avais un ami portugais, un rieur, pour qui le monde n’était qu’un grand jeu de l’oie. Quand une réception l’ennuyait, il descendait aux cuisines, là où le passionnait bien plus ce qui s’y racontait. Sans demander la permission, il posait le pied sur une péniche sur le point de partir. Nous partagions un pain entier, tiède, et la farine poudrait nos habits tandis que nous marchions. Tout regarder, qu’il voulait, qu’il exigeait. Tous les détails. Les agapanthes, moins connues que les nénuphars, de Monet au sous-sol
du musée Marmottan. Les WC de la Madeleine, derrière une chaîne, au bas de marches en colimaçon, lambrissés d’acajou, aux énormes miroirs et aux palmiers en pots. Les ciels qui basculaient dans un rétroviseur. Nous étions intrépides. Tout écouter, il fallait. Rue de la Lune, un cinéma se transformait, le soir venu, en club échangiste. Entrer? Que non. Bien mieux: se régaler des confidences du gardien, à l’entrée.
Puis vint le 10 juillet 2008. Ce matin-là, je suis montée dans le premier TGV de cinq heures trente, décidée à m’offrir Paris, avec, pour la première fois de ma vie, la certitude des grands prédateurs: un héritage contre quelques miettes de pierres terriblement historiques. Quelques tantièmes, selon les notaires et les loups de l’immobilier. Paris ne me fait pas rêver, je leur dirai, mais je cherche quand même. J’ai vingt-quatre heures pour trouver. Quoi? Une parenthèse. Une tanière où disparaître et vivre plus fort. Pour rendre visite aux instants, mais aussi se laisser surprendre et s’accorder une seconde vie. Sans rien dans les mains, sans recommandation ni annonce, ni portable, j’avançais à vives enjambées, comme autrefois, mieux qu’autrefois, saisie par la même griserie que lorsque l’ex G.I. paralysé d’Avatar découvre l’usage de ses longues jambes bleues. Bercy? Trop de zones piétonnes, sûrement sinistre l’hiver. Un Malgache m’a montré un morceau de sixième étage sans ascenseur. Une jeune punk d’Aix-en-Provence, un appartement biscornu au 7, Filles-du-Calvaire. Mentalement, j’enlevais la virgule et mettais Sept à la place du chiffre sur la carte de visite que je n’aurais jamais. Elle avait la peau très blanche et le cheveu très noir, cette fille, le regard liquide, avec du désir et de l’inquiétude à la fois, en cela semblable aux Parisiennes à l’air faussement perdu de jolies souris mouillées. C’était son dernier jour, à l’agence. Ensuite se déroula une sombre moquette pleine d’électricité statique tout au long de sombres corridors menant au repaire d’un vieil Argentin ironique, dans un quartier où les chiens risquaient bien, par là, de glisser dans une flaque de collagène. Avec soulagement, je retombai sur la jeune punk en converse sans lacets. Ses collants noirs étaient vraiment très épais.
Sa jupe avait des trous Elle aimait des voyous Ils ont les yeux si doux
Il y a une rue, me dit-elle, moins belle, bon, que les Filles-du Calvaire. Elle m’y donna rendez-vous deux heures avant le train du retour, le soir. Nous sommes passées devant le marché des Enfants Rouges, devant son coin restaurant en plein air, été comme hiver. Rouge, la couleur des habits que portaient les orphelins. Des rues poussiéreuses et tranquilles. Une haute porte rouge écaillée. Quelques lauriers. Du silence. Un petit passage en coude. Deux tranches de planchers posés l’un sur l’autre, reliés par un escalier de chêne, avec un patio de poche carré. Une cinquantaine de personnes avaient défilé avant moi. Paris ne me fait pas rêver, mais je cherche quand même. Elle éclata de rire. Quels sont, dites-le-moi tout net, les défauts de ce cube?
Possible, je le sentais, de mener ici une existence de nonne et de luronne. Pouvoir s’allonger quand descend le soir. Dans les films, le héros s’allonge, dans les feuilles d’une forêt par exemple, il ferme les yeux, parfois pas, et on comprend le secret de son âme. Quoi de meilleur que de s’allonger et de rêver? Quand l’obscurité vint arrêter mes yeux sur la ligne imprimée, dit George Moore, en contemplant le ciel assombri, pouvoir laisser les songes monter dans mon cœur et l’emplir. Quelle meilleure raison de s’installer au cœur d’une très grande ville? D’accélérer et d’arrêter le temps à volonté. Or le présent est composé à 90% de passé. C’est bien, ça.
Elle me montra le square du Temple. Sur un banc, un Mauritanien rassemblait les pans de sa grande robe bleue, ses bras entourant ses genoux. George Moore n’aimait rien tant que de regarder le ciel pâlir et l’ombre accuser les lignes. Ce qui arrivait justement à l’instant. Je me demande à laquelle des femmes autrefois connues j’aimerais le mieux rendre visite. Il se décidait pour celle aux yeux liquides, aux lèvres d’une courbe mince, où se mêlent le désir et l’inquiétude.
S’offrir Paris. Je t’aime, moi non plus. J’ai dit oui au carré de
ciel, au-dessus de ma tête. Au tissu bleu. Oui au kiosquier à la gueule tragique, à l’angle de la rue de Turenne. Aux jus carotte-gingembre du marché des Enfants Rouges. Au beurre que laissent sur les doigts les croissants de la rue des Archives, juste avant la rue Pastourelle en direction de la Seine. Au poids d’une chaise-longue, la dernière de la saison, dans mes mains tout au long de trois rues brûlante. Aux arbres des parcs, fumés, attaqués par l’or terni, à l’automne, et le soleil rouillé, au goût de cacao. Au Nécessaire Pour Parfumer les Courants d’Air. A George Moore. Et à une fille noire et blanche.
Corinne Desarzens
Née à Sète en 1952. Vit dans le canton de Vaud. A publié de nombreux récits et romans, dont le de rnier en date, Le Gris du Gabon, a paru à Vevey, aux Editions de L’Aire, en 2009.
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